Spécialisation et interdisciplinarité : au-delà de la mémoire
John Sutton - University of Stirling/Macquarie University. Traduit par Jay Richardson (Université Grenoble Alpes)
La philosophie de la mémoire est devenue un domaine de spécialisation légitime et populaire. Son expansion en tant que sous-champ pleinement réalisé génère l’énergie réjouissante de ce nouveau blog du Palais de la Mémoire, “un espace vaste et somptueux où la faculté de se souvenir est célébrée”.
C’est donc le bon moment d’examiner la nature, la valeur, et les implications de la spécialisation, qui s’apparente à un signe de maturité dans un champ de recherche. Il y a quelque chose de fascinant à trouver des dizaines de philosophes qui se questionnent à propos de sujets et de textes, de concepts et de défis qui semblaient marginaux il n’y a pas si longtemps. De tels référentiels partagés portent la promesse d’une nouvelle précision et de nouveaux progrès.
Mais la spécialisation – dans l’idéal et en pratique – ne se tiendrait-elle pas en tension avec la volonté de continuer à étendre la philosophie de la mémoire ?
Ne pouvons-nous pas au moins célébrer un certain accord quant aux sources et aux problèmes qui importent, utilisant cela comme nous appuyer sur cette base solide pour suivre la mémoire là où elle nous mène ? Ou alors, devons-nous, à l’inverse, se méfier de la spécialisation en tant que force restrictive ?
D’autres champs ont fait face à de semblables tests lors de leur émergence. À l’heure où les canons faisant autorité se mettent tout juste en place, comment pouvons-nous maintenir le genre de pluralisme confiant, robuste et inclusif dans la théorie et le style de recherche qui promeut la nouveauté conceptuelle et la fusion aventureuse d’idées.
En réfléchissant à ces questions, je me rends compte que j’ai parfois eu tendance à faire une critique paresseuse de la spécialisation. Peut-être que c’est seulement notre vision parfois bornée de ce en quoi elle consiste et implique qui pourrait menacer de fermeture d’esprit.
En tant qu’étudiant en lettres, influencé autant par Robert Pirsig que par Popper, je suis tombé sur la célèbre injonction socratique “Cordonnier, tiens-t’en à la sandale”, requérant que chaque citoyen face simplement son propre travail. J’ai trouvé cela glaçant.
En lisant Platon dans mon pensionnat écossais traditionnel, ma résistance était nourrie par les idéaux libertaires de l’auto-suffisance qui façonnait les rythmes quotidiens décolier parmi les bâtiments victoriens et les glens. Dans une indignation romantique face au bannissement des artistes et des acteurs qui peuvent “devenir toutes sortes de choses” (La République, 3.398), je me suis rebellé contre l’imposition autoritaire de l’ordre en tant qu’unité de l’âme autant que de l’Etat.
Ne devrions-nous pas résister à une telle discipline imposée ?
Ce n’est donc pas surprenant que lorsque je me suis orienté vers la philosophie et l’histoire des sciences, et vers l’étude de la mémoire, j’ai souvent perçu l’interdisciplinarité comme se tenant en tension avec la spécialisation. Pourquoi devons-nous restreindre notre attention à des préoccupations pré-établies, laissant tout le reste de côté ? Cette attitude reposait, je crois maintenant, sur deux erreurs interconnectées. Premièrement, j’étais encore happé par un individualisme résiduel : c’était le penseur singulier et indépendant qui pouvait, tel que je l’imaginais, contenir des multitudes. Je procédais encore comme si l’interdépendance était optionnelle. Je n’avais pas encore saisi la force de la division du travail, de ce que j’appellerais maintenant la cognition socialement étendue, de la force procurée par le fait de se reposer sur des personnes et des artefacts, ainsi que des formes d’organisation comportant des capacités, des savoirs-faire, ou caractéristiques différentes des miennes. Deuxièmement, je me focalisais sur la connaissance déclarative, concevant l’expertise comme des ensembles de faits qui peuvent, en principe, être appris en un clin d’œil. Je négligeais les savoirs-faire qui caractérisent réellement le spécialiste, dans la recherche et au-delà : l’attention est éduquée, et la vision professionnelle est affûtée, par le biais d’un long processus d’apprentissage et d’entraînement autant que par l’acquisition additionnelle de savoirs par la lecture.
Comme je le pense désormais, certaines formes de recherches interdisciplinaires transformatives ne peuvent être facilement implémentées par le chercheur solitaire aux horizons élargies, et toujours autosuffisant – comme si, par exemple, un philosophe “empiriquement informé”, voulant briser les “silos disciplinaires” usées, pouvait rapidement étudier et référer à “la science” afin de contribuer à ou de résoudre des questions conceptuelles épineuses. Ce qui compte, ce sont plutôt les collaborations et les pratiques, le travail d’équipe et l’acculturation, souvent sur de longues périodes de dur labeur aussi interpersonnelle, émotionnelle et institutionnelle qu’intellectuelle.
Il m’a fallu des années d’incertitude, une progression lente, et une grande part de chance, pour progressivement me trouver un chemin vers une interdisciplinarité plus ancrée, aboutie et insistante dans l’étude de la mémoire – pour saisir comment la spécialisation pourrait non pas seulement être compatible avec des horizons de recherche radicalement élargi, mais plutôt directement nous y conduire.
En organisant de petites journées d’étude sur la mémoire – en 2004 sur la mémoire et la cognition incarnée, en 2010 sur la mémoire, les médias, et le mouvement, par exemple – je me suis risqué à inviter (au côtés de mes collègues philosophes issues de quelques traditions distinctives) non seulement des psychologues, neuroscientifiques et anthropologues, mais aussi des chercheurs en études des sciences, en lettres, en histoire, en médias, en danse et en cinéma. J’ai puisé un réconfort durable dans les conversations et collaborations suivies qui ont résulté – parfois hésitantes, parfois perplexes, révélant souvent à la fois une vive contestation fondamentale dans des débats en cours à propos de sujets ouverts, et des éléments clés de connaissance tacite derrière des résultats publiés.
Alors, la philosophie de la mémoire en particulier, je m’aventure à suggérer sur la base de ces années d’expérience, gagne souvent à aller ainsi au-delà de la philosophie.
En chemin, il y aura, oui, des impasses, du temps perdu, des malentendus persistants. Mais, comme beaucoup des lecteurs de ce blog auront découvert, l’immersion dans des programmes de recherche étrangers apporte aussi un plaisir surprenant et productif. On en vient à apprécier les nombreuses contraintes pesant sur la véritable recherche dans un contexte donné, et l’on devient mieux à même de concrétiser ses idées dans des formes qui peuvent être assimilées par et incorporées dans des recherches empiriques traversant les traditions scientifiques cognitives et sociales.
Au cours de cette même période, j’ai trouvé des collaborateurs extraordinairement tolérants, patients et bien informés pour des programmes de recherche émergents sur la mémoire autobiographique et la mémoire sociale, sur la mémoire incarnée et le savoir-faire, ainsi que sur les pratiques mémorielles dans les arts historiques et contemporains. Je pouvais reconnaître et puiser de manière plus sûre dans mes propres savoirs-faire spécifiques, l’ensemble particulier de concepts, de méthodes, d’habitudes intellectuelles et d’outils de recherche sédimentés à travers ma formation et ma trajectoire singulière.
Ces processus étaient loin d’être sans-effort ou simples : il y a une certaine volatilité dans le travail d’équipe lorsque les contributeurs apportent différentes. Histoires et présuppositions, il y a un risque constant que les équilibres – affectifs, scientifiques, métaphysiques, pratiques – fragiles ne vacillent ou ne s’effondrent. Parfois, c’était si totalement absorbant à simplement être impliqué, à être enchevêtré dans les mondes professionnels et intellectuels des autres, que je n’ai pas toujours su maintenir mes positions, échouant à offrir une part suffisante des contextes philosophiques et des débats que j’aurais pu partager à mon tour.
La barre est haute et le seuil d’exigence élevé pour une recherche interdisciplinaire efficace, dans l’étude de la mémoire comme ailleurs.
On voudrait contribuer de façon propre à chaque discipline composante ou sous-discipline. On voudrait que des arbitres et des évaluateurs provenant de chaque horizon distinct voient facilement les apports à l’intérieur de leur champ, écartant le risque qu’ils balayent sommairement ce travail, en le considérant ‘pas vraiment’ reconnaissable du point de vue du style ou de la qualité. Oui, l’on espère un gain de processus grâce à notre angle disciplinaire, transformant peut-être l’espace des problématiques à mesure que les bénéfices mutuels circulent dans les deux directions – mais cela consiste en de la valeur ajoutée, qui s’appuie sur les contributions des spécialistes plutôt que ne les contourne.
Bien entendu, la mémoire n’est pas un exemple neutre ici. On use si souvent de la mémoire quand elle n’est pas explicitement en question, tant bien qu’il nous faut souvent s’en approcher furtivement. Et elle est partout apparaissant sous maintes formes et apparences à travers les disciplines et les champs de recherche. Tout comme la philosophie doit parfois aller par-delà la philosophie, elle doit aussi aller par-delà la mémoire. La mémoire est multiple, ouverte, variable, dynamique: elle se dépasse elle-même en bien des manières. Il nous faut scruter l’inférieur et l’extérieur pour la traquer.
D’abord, mettant de côté les dynamiques et distributions neurales à une plus petite échelle, différents types de mémoires interagissent de manière riche dans les faits.
Même s’il se trouve qu’il y a un genre naturel psychologique ou sous-type de mémoire – de manière plausible, la mémoire épisodique – dans la cognition ordinaire, elle est richement entremêlée avec d’autres genres, incluant la mémoire sémantique et la mémoire la mémoire incarnée.
Ensuite, les processus mnésiques ne sont absolument pas isolés ou compartimentés des autres processus cognitifs ou affectifs.
Dans la nature, la mémoire épisodique humaine (par exemple) est constamment infléchie par des processus sensori-perceptifs, spatiaux, moteurs, kinesthésiques, imaginatifs, narratifs, linguistiques et émotionnels selon des modalités complexes que les ethnographes et neuroscientifiques cognitifs pourraient peu à peu appréhender s’ils apprenaient à travailler ensemble. Troisièmement, les processus mnésiques sont soit partiellement distribuées à travers des ressources corporelles et mondaines (sociales et environnementales) autant que neurales, ou (pour ceux d’une obédience théorique différente) sont parfois profondément, étonnement, et richement couplés avec une diversité de ressources non-neurales ayant chacune leur propres formats, échelles temporelles, et dynamiques.
Ce ne sont là que certains des cercles concentriques de la distribution de la mémoire, des manières dont les phénomènes mnésiques débordent d’eux-mêmes, et cela même avant que l’on examine des dimensions davantage macro-sociales et environnementales. C’est partiellement à cause de ces intrications décourageantes que certains champs spécialisés oeuvrent si durement à isoler des phénomènes particuliers, à fixer des intéractions spécifiques dans des conditions contrôlées où le reste est gardé constant. Tout ceci est bien, en tant qu’étapes sur le chemin.
Mais au final, nous ne pouvons pas connaître grand chose de la mémoire si tout ce que nous connaissons c’est la mémoire.
La spécialisation doit être compatible avec des instincts et intérêts de recherche expansifs et tournées vers l’extérieur. Si, dans le tissage de la vie sociale, dans nos diverses écologies cognitives, la mémoire entre en jeu aux côtés des gestes, ou des diagrammes, ou du jazz, ou de l’architecture, ou du textile , alors le pluralisme dans la manière que nous avons de l’étudier n’est pas un caprice du théoricien : c’est plutôt une exigence du monde. Comme le promet l’approche fédératrice de ce blog, la philosophie de la mémoire peut devenir plus profonde et plus large, plus précise et plus inclusive, plus grande et meilleure tout à la fois.
John Sutton is Leverhulme visiting professor at the University of Stirling in Scotland, and Emeritus Professor in Philosophy and Cognitive Science at Macquarie University in Sydney. He works on memory, skill, and history. With Kath Bicknell, he co-edited Collaborative Embodied Performance: ecologies of skill (Bloomsbury), now out in paperback, and his current research addresses place and memory.
Traduit par : Jay Richardson, doctorant sous la direction de Denis Perrin (Centre de Philosophie de la mémoire, Université Grenoble Alpes) et Margherita Arcangeli (Institut Jean Nicod). Ses recherches portent sur les liens entre mémoire et imagination.


