En comparaison avec les autres manières de savoir, la mémoire est clairement la pire d’entre toutes. C’est un thème récurrent dans l’histoire de la philosophie de la mémoire. Elle s’y est abritée confortablement tout au long du 20eme siècle. Et quelques matins, on retrouve encore ses traces dans le siècle présent. La mémoire peut faire le genre de choses que font la perception, le témoignage, l’intuition et le reste : elle peut nous aider à savoir. Sauf qu’elle est bien pire à le faire.
Comment et pourquoi la mémoire est-elle moins bonne ? Les propositions sont nombreuses, mais se ressemblent. Une proposition commune est que la mémoire ne parvient pas à générer des biens épistémiques par elle-même. Certes, elle peut nous aider à savoir, en fournissant des raisons ou une justification épistémique à avoir telle ou telle croyance. Mais cette justification est venue d’ailleurs ; de la perception, du témoignage ou des autres fournisseurs autonomes des biens épistémiques. Ceux-ci sont les sources originelles des biens. La mémoire, en revanche, n’est qu’une rentière. C’est une héritière ; un Mr. Magoo calé par ses associées.
Il est dit que cette idée s’applique dans les cas d’oubli, surtout lorsque ce qui est oublié est une contre-preuve. Il se peut que tu aies entendu autant en faveur de la thèse X qu’en sa défaveur. Peut-être même as-tu entendu davantage contre elle. Mais oublier toutes ces contre-preuves ne peut pas faire que tu aies, en général, une raison de croire X, même quand tu as gardé ton évidence en sa faveur. On entend ici plusieurs métaphores de la mémoire qui isolent un trait similaire.
La mémoire est un hachoir à viande. La mémoire est un récipient. Elle est du genre ordure entrante, ordure sortante. Ou, si le marchand de métaphores est bien arrosé, peut-être obtiendra-t-on plutôt une merde entrante, une merde sortante. La mémoire ne peut pas améliorer l’état des choses, ni en épistémologie, ni ailleurs, et surtout pas en oubliant.
Ces métaphores, cette accusation selon laquelle la mémoire aurait des limites particulières, tombent aujourd’hui sur des oreilles moins sympathiques. Il est plus courant que jamais de supposer — et de soutenir ! — que la mémoire peut générer des biens épistémiques par elle-même, qu’elle peut améliorer globalement ta raison de croire quelque chose, même à travers l’oubli. Mais une critique précise de la mémoire n’a toujours pas trouvé de contremesure spécifique.
Cette critique s’inspire du grand Roderick Chisholm (1989: 69) : « Mais il semblerait être clair, en général, qu’on doit attribuer un degré d’évidence inférieur aux délivrances de la mémoire [plutôt qu’aux délivrances de la perception] »1. La mémoire est plus encline à souiller ou à décevoir, que les autres manières de connaître, telles que la perception. Les biens épistémiques de la mémoire, qu’ils soient originaux ou pas, sont de second ordre.
Pourquoi ? Le diagnostic semble simple: la mémoire peut se tromper de plus de façons que, disons, la perception. Il te sembles voir qu’un chat est sur le toit. Il y a ou bien un chat sur le toit, ou pas. S’il y en a un, ton expérience est juste. S’il n’y en a pas, ton expérience est fausse. Prenons maintenant le souvenir de ton expérience visuelle. Si tu te souviens avoir vu un chat sur le toit et que tu as eu cette expérience visuelle quand il y en avait vraiment un, tant mieux pour la mémoire. Si tu te rappelles avoir vu un chat là-bas, mais qu’en réalité tu as vu un écureuil sur le toit, alors la mémoire se trompe. Pourtant, dès lors, c’est là que ça coince : la mémoire peut rapporter fidèlement tes mauvaises perceptions passées. Tu te rappelles avoir vu un chat sur le toit, et tu semblais effectivement le voir, mais c’était en réalité un écureuil. Ici la mémoire, qui fonctionne bien, hérite de l’erreur de son partenaire.
La mémoire retient correctement ton expérience passée mais se trompe sur le monde passé. Et on juge la mémoire à ces erreurs. Mais si la mémoire corrigeait l’erreur ?
Tu as expérimenté visuellement qu’un chat est sur le toit, mais c’est en réalité un écureuil. Te souvenant mal de ton expérience, tu te rappelles avoir vu qu’un écureuil est sur le toit. Là, la mémoire se trompe sur ton expérience passée, mais pas sur le monde passé. Mais ne débouchons pas encore le champagne. La mémoire nous déçoit encore. De un, elle a corrompue ce qu’elle avait reçu, même si c’est par accident (ce Mr. Magoo!) elle ne s’est pourtant pas trompée sur le monde. De deux, quand elle corrige une erreur, la mémoire n’est pas en train de t’aider à connaître. Cet “échec heureux” te connecte au monde passé de la mauvaise manière, une manière (en conflit) avec ta connaissance de comment était le monde.
En comparaison, la perception pollue nos esprits de moins de façons. De toutes les façons que peut se tromper la perception, la mémoire le peut aussi, en nous transmettant les contrefaçons de la perception. Et puis la mémoire peut introduire ses propres erreurs. Donc quoi qu’il en soit, prenez la mémoire moins au sérieux que ses comparses. Ce n’est pas seulement ordure entrante, ordure sortante. Parfois c’est aussi biens entrants, ordures sortantes.
Il y a quelque chose de fondé dans cette accusation inspirée de Chisholm contre la mémoire. La mémoire a effectivement plus de façons de se tromper. Cela ne devrait pas pour autant nous amener à croire que les preuves issues de la mémoire sont, en général, inférieures. Avoir plus de façons de se tromper ne garantit pas en soi, et constitue une mauvaise preuve, d’un plus grand risque de se tromper.
Nous ne sommes en contact avec le monde que de manière indirecte, ou du moins, beaucoup le pensent. Et le voile de la mémoire est plus épais que celui de la perception. Après tout, la perception fait elle-même partie du voile entre la mémoire et le monde. Mais qu’importe ? Le voile de la perception est lui-même d’épaisseur inégale, et pourtant on ne devrait pas en évaluer les preuves en conséquence.
Parfois, avoir plus d’intermédiaires ne change rien. En traversant une vitre transparente, la lumière ne corrompt pas pour autant l’expérience visuelle qu’elle provoque. Et parfois, avoir plus d’intermédiaires fait une différence, mais pour le mieux.
Ton expérience visuelle est parfois plus précise ou plus riche parce que la lumière qui la cause passe par tes lunettes correctrices.
La mémoire déforme ce qu’elle reçoit du passé, comme les lunettes déforment la lumière. Souvent elle déforme dans le bon sens, et pas par simple « heureux hasard ». Elle ne cherche pas spécifiquement à corriger les mauvaises perceptions passées. Mais, à la manière d’un bon éditeur, elle travaille à la cohérence et à l’élimination du superflu. Quoi qu’il en soit, apprendre que la mémoire peut se tromper de plus de façons ne compromet pas en général la valeur de ses preuves. Il faudrait aussi apprendre quelque chose comme : quand elle déforme, c’est le plus souvent pour le pire. Et ce n’est pas ce qu’on a appris.
Quant à l’ordure entrante, l’ordure sortante ? Celui ou celle qui a inventé ça n’était pas jardinier·ère. Et pourquoi supposer que la mémoire ressemble davantage à un hachoir à viande qu’à un lit de terre bien ordonné ?

Traduit par : Farah Abbou-Merroun est étudiante en Master à l’Université Grenoble Alpes, et stagiaire au Centre de Philosophie de la mémoire.
Chisholm R. 1989. Theory of Knowledge. New Jersey: Prentice-Hall.

